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2020-06-23

La secousse #1 : Quand la crise renforce la détermination à agir

Série de témoignages d’acteurs.trices de l’alimentation durable au Québec

La crise sanitaire a révélé de nombreuses failles dans nos modes de production et de distribution alimentaire au Québec. Si elle a été un vrai choc, elle est aussi une opportunité de revoir nos façons de fonctionner et réorienter nos pratiques vers un système alimentaire local, durable et éthique. À mesure que nous émergeons de la crise, comment devenons-nous plus fort.e.s, plus résilient.e.s et plus coopératif.ve.s ?

Nous avons voulu partager l’histoire des restaurateur.trice.s, artisan.e.s, producteur.trice.s et acteur.rice.s de soutien de l’écosytème alimentaire engagé.e.s pour mieux comprendre comment la crise a chamboulé leurs actions, et quelles opportunités s’en dégagent aujourd’hui pour construire un système alimentaire plus résilient.

Première rencontre : Eddy Mysliwiec, de Breddy Boulangerie

Chef-cuisinier reconverti à la boulangerie, Eddy souhaite offrir un pain au levain naturel goûteux et nourricier. Il offre ses délicieux pains, craquelins, pâtisseries et confitures dans deux marchés fermiers cet été (Laurier et Terrasses Roy) et il distribue à quelques points de chute pendant l’hiver.

Il nous partage la crainte qu’ont suscité les mesures prises ces derniers mois et sa détermination à continuer à agir en faveur de la transparence et de la connaissance des produits.

Récolte : Comment la pandémie vous a-t-elle affecté, vous ou votre entreprise?

Eddy Mysliwiec : Même si j’offre un service essentiel, la pandémie m’a affecté de plusieurs façons importantes.

C’est la mise en marché qui a été l’aspect le plus compromis par la situation actuelle. Mon point de chute principal pendant la saison hivernale a dû fermer ses portes au grand public. J’ai du cesser mes ventes à cet endroit, utiliser mon véhicule comme point de ramassage et offrir plus de livraison, notamment à quelques clients aux systèmes immunitaires fragiles. Mais c’est l’été qui est notre saison la plus occupée. Nous vendons nos produits sur plusieurs marchés fermiers de Montréal. Ces derniers débutent généralement à la mi-mai ou début juin pour finir fin octobre. Mais cette année, tous ont été reportés. Pendant plusieurs semaines, aucun organisateur ne pouvait nous dire si les marchés auraient lieu, ou quand ils débuteraient. Flou total. Cela a créé un sentiment d’insécurité important et beaucoup d’anxiété. Notre gagne-pain principal pendant l’année menace d’être annulé. J’ai ressenti de la colère et de l’incompréhension aussi, face aux appels du Gouvernement à “soutenir nos producteurs locaux”, alors que dans les faits, les producteurs perdaient non seulement les restaurants comme clients, mais aussi leurs lieux de vente.

« Pendant plusieurs semaines, aucun organisateur ne pouvait nous dire si les marchés auraient lieu, ou quand ils débuteraient. Flou total. Cela a créé un sentiment d’insécurité important et beaucoup d’anxiété. »

Un autre aspect de la pandémie pour un producteur alimentaire est de s’assurer qu’on offre un produit sain, qui ne soit pas un vecteur de contamination d’une quelconque façon. En tant que chef et boulanger, je suis habitué à suivre les démarches d’hygiène et salubrité et prend cette responsabilité très au sérieux. Mais la pandémie a ajouté une source d’inquiétude importante, une menace supplémentaire et invisible. Comme beaucoup d’autres, j’ai pris plusieurs mesures afin de sécuriser au maximum mes produits : je travaillais déjà par pré-commande, mais je suis aussi passé à pré-emballer tous les produits, cesser la vente libre, passer au paiement sans contact, porter un masque, désinfecter systématiquement et régulièrement les surfaces, etc.

R : C’est l’occasion de repenser à bon nombre d’aspects de nos systèmes alimentaires conventionnels existants, quelle serait votre vision pour que ces systèmes soient plus durables, locaux, résilients ?

Eddy Mysliwiec : Il y a quelques points qui me sont chers et qui sont plus que jamais importants :

  1. Réduire le nombre d’intervenants dans la chaîne alimentaire. Il faut favoriser la vente directe, par le biais de coopératives, etc.
  2. De là, une plus grande marge des profits doit aller aux producteurs et aux transformateurs, pas aux grossistes ou aux détaillants.
  3. Des producteurs et transformateurs à échelle humaine. On a vu l’incapacité de certaines grandes filiales alimentaires à s’adapter à cette crise sanitaire, les pertes économiques énormes, les produits gaspillés faute de trouver preneur…Beaucoup de petits acteurs ont su tirer profit du contexte, en réorganisant la chaîne d’approvisionnement, les systèmes de commande, etc.
  4. Il faut favoriser la transparence et l’éducation. Une meilleure compréhension des aliments, des champs à leur transformation et aux étals, permet au grand public de mieux discerner et d’apprécier leurs qualités et leurs coûts.
  5. À une échelle plus grande/globale, il nous faut un système alimentaire moins axé sur l’export d’aliments-commodités (Porc, céréales, produits de la pêche, etc.) et plus axé sur le marché local et canadien. Il est si étrange de trouver du porc québécois au Japon ou de savoir que plus de 90% de nos produits de la pêche sont exportés…

R : Quelles sont les mesures que vous prenez ou pensez prendre pour réaliser cette vision?

Eddy Mysliwiec : J’ai commencé cette année à offrir mes produits à Verdun grâce au système de paniers de pain. Je le fais en partenariat avec la ferme Les Carottés. J’apprécie la qualité de ce rapport direct, de confiance, qui s’installe dans la durée.

Je veux continuer de privilégier les circuits courts et la transparence. La plupart de mes farines sont achetées directement aux producteurs (Coop Agrobio, Moulin Les Grains du Val, Almanac Grain, etc.). Je souhaite étendre le plus possible cette approche à tous mes ingrédients, dont les oeufs, les produits laitiers, etc.

À une échelle plus grande, j’aimerais participer à la construction d’une infrastructure alimentaire plus juste, qui se soucie de la santé de la population/des sols/des producteurs, et qui soit accessible. Si cela se joue sur plusieurs niveaux, notamment politique, cela peut aussi se manifester en créant des marchés de producteurs à l’année, ou continuer de développer ces systèmes de mise en marché qui se sont créés pendant la pandémie.

Finalement, je souhaite améliorer l’accessibilité de mes produits à tou.te.s, car bien que prônant une boulangerie de qualité vertueuse, je ne la veut pas élitiste pour autant.

« J’aimerais participer à la construction d’une infrastructure alimentaire plus juste, qui se soucie de la santé de la population/des sols/des producteurs, et qui soit accessible. »
Pour soutenir Breddy Boulangerie et découvrir ses délicieux pains, rendez-vous sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/breddyboulangerie/
Retrouvez Eddy au marché Laurier tous les dimanches de 12h à 16h et au Marché Terrasses Roy à partir de jeudi 2 juillet de 15h30 à 18h30. Ces produits sont également à retrouver au Mini-Marché Biobab, situé au 1589 Avenue Outremont.

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